L'insurrection poétique : Léopold Sedar Senghor.

Publié le par ericjacquelin

L'insurrection poétique : Léopold Sedar Senghor.

Cette année, le thème du printemps des poètes est centré sur l'insurrection poétique... Poésie et insurrection... Au premier abord cela peut paraître incongru, voire antinomique, la poésie à priori orientée vers l'amour, les rêves, les sens, la beauté et l'insurrection qui nous parle de révolte, de transformation de la société et de colère et de revendication. Nous voilà presque aux antipodes, pourtant l'étymologie nous renseigne sur leur lien profond, insurrection vient du bas latin « insurrectio » qui signifie « action de s'élever », n'est-ce pas là la définition même de la poésie ?

Même si cette notion générale d'élévation s'est transformée en un soulèvement contre le pouvoir, il n'en reste pas moins que la poésie, par sa forme particulière et sa manière d'être, est déjà insurrectionnelle, mettant en avant des structures et des sentiments qui ne sont pas habituelles, cherchant la concision et l'élégance, l'idée et l'esthétisme, visant l'homme d'une flèche en plein cœur, non pas pour qu'il meure, mais pour qu'il vive plus pleinement.

 

Pour illustrer ce rapprochement entre poésie et insurrection, j'aurais pu choisir de grands poètes français qui se sont dressés contre le pouvoir en place, Villon bien sur, plusieurs fois emprisonné, Victor Hugo exilé, Baudelaire condamné pour outrage aux bonnes mœurs, Rimbaud évidemment qui a voulu révolutionner la société par les mots, mais finalement je me suis dirigé au-delà de nos frontières où les exemples ne manquent pas, non pas par originalité à tout prix mais plutôt par ouverture d'esprit vers ce continent africain qui nous a tant donné et qui est souvent oublié.

En Afrique donc où deux noms résonnent un peu plus que d'autres : Léopold Sedar Senghor et Aimé Césaire, poètes encore méconnus en France, dont le talent n'est plus à démontrer, qui ont su mener en parallèle un combat politique et une œuvre poétique.

Je me suis attaché particulièrement à Senghor dont le destin politique exemplaire n'a d'égal que son parcours poétique.

Pourtant cette existence n'est pas sans contradiction, entre le pragmatisme de la vie politique et le lyrisme de l'inspiration poétique, il y a parfois un fleuve tumultueux qu'il est impossible de franchir, d'un côté la rive politique, de l'autre les berges poétiques...

Toutefois Senghor a toujours tenu à ce que la poésie soit aussi un instrument de révolte, d'éveil des consciences, plus proche des racines et des rêves africains, il apprivoise la langue française, la maitrise, la séduit et quelquefois désarticule la phrase avec des mots qui s'entrechoquent :

 

« Poussière de lait

D'ombres cuites

Ô soleil déchiré

Aveugle paon magique et frais »

 

C'est un révolutionnaire plutôt qu'un rebelle, sa poésie chante solairement.

 

Pourtant paradoxalement, c'est la nuit qui va l'accaparer, une nuit concrète et métaphorique à la fois, reflet de la peau des africains et de leur condition.

Il sera alors le phare et le miroir de l'avenir dans cette nuit profonde, nuit vue comme un révélateur de la «négritude », révélateur presque au sens photographique, comme un produit de développement qui va faire apparaître le vrai visage de ce continent noir :

 

« Ils ont voulu des marchandises

Nous avons tout donné :

Des ivoires de miel et des peaux d'arc-en-ciel »

 

Mais cette douleur ne doit pas être résignation, la révolte doit être recherchée, appliquée, et aussi sublimée. La souffrance n'est pas l'essence de l'homme en général et de l'homme noir en particulier.

La révolte poétique est une attitude morale issue d'un désir de solidarité et de fraternité :

 

« Nous sommes là tous réunis, divers de teint

Il y en a couleur de café grillé

D’autres, bananes d'or

Et d'autres terre de rizières »

 

 

Cette union fraternelle créée par la nuit devient joie héroïque, danse fragile et voix universelle :

 

« L'appel du tam-tam

Bondissant par monts et continents »

 

Un appel à l'unité du monde, tel est le rôle de la poésie, le chant de l'Afrique futur.

 

Cette poésie de la nuit n'est pas uniquement un exercice artistique, elle est engagée sur le plan esthétique de la langue et de la culture en même temps que vis à vis des dogmes et des images traditionnelles de la poésie française.

S'y côtoient une sensibilité africaine où coule un soleil brûlant et une langue européenne dont les racines sont bien présentes à travers des valeurs humanistes universelles qui croit en une civilisation dans laquelle chaque peuple apporte sa contribution.

 

« Tu as gardé longtemps entre tes mains le visage noir du guerrier

De la colline, j'ai vu le soleil se coucher dans les baies de tes yeux... (p170) »

 

Selon Senghor, les antagonismes entre les cultures sont voués à disparaître car toute civilisation est hybride, et ce depuis des temps immémoriaux.

 

La nuit senghorienne cherche à unifier en réconciliant cette dualité Afrique-Europe qui forme un tout, et son arme est la poésie, cette insurrection intérieure.

L'insurrection poétique : Léopold Sedar Senghor.
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