Article : hommage à Victor Hugo au Panthéon

L’œuvre de Victor Hugo est vaste, si vaste qu’on croit avoir le choix quand on s’apprête à le célébrer.

Pourtant, il a été tellement commenté, lu, expliqué, encensé ou critiqué, que finalement toutes ses facettes ont été abordées au moins une fois, si ce n’est des centaines, tant cette œuvre titanesque n’a pas fini de nous étonner par sa diversité et sa qualité.

Il est une œuvre, la dernière, qui n’a pas été rappelée à sa juste valeur, une œuvre essentielle, populaire et solennelle, dont on entend encore les échos dans les rues de Paris.

Un parcours ultime, qui le mena de sa propre rue près de l’étoile, la rue Victor Hugo, jusqu’au Panthéon où nous sommes aujourd’hui réunis.

Je veux parler, et vous l’avez sans doute compris, des funérailles nationales de Victor Hugo.

  Le 1er juin 1885, en haut des Champs-Elysées, sous un ciel grisâtre, soufflait une brise légère.

Les préparatifs avaient commencé dix jours auparavant, permettant à des centaines de milliers de visiteurs, badauds ou célébrités, de défiler devant chez lui pour lui rendre un dernier hommage.

Le jour précédent son arrivée au Panthéon, un monumental catafalque avait été dressé sous l’Arc de Triomphe.

 Ce 1er juin 1885, dès 9h30, toutes les autorités de la France étaient présentes, les présidents des 2 chambres, les ministres, quelques parlementaires, des hiérarques militaires, des délégations étrangères, le gratin de la littérature et des arts, en fait il ne manquait que le Président de la République, Jules Grévy, qui, à 80 ans, et compte tenu des dissensions politiques entre eux deux,  n’avait pas eu le courage de participer à ce dernier hommage.

L’église aussi était absente.

Elle avait espéré un dernier mot, un dernier geste, mais Victor Hugo était resté ferme : « Je refuse les oraisons de toutes les Eglises ! » avait-il affirmé.

 

 

Fidèle à lui-même jusqu’au bout, il avait demandé qu’on le transporte dans un corbillard du pauvre.

 Tout Paris était là, ces pauvres d’abord, serrés le long des avenues, agrippés aux grilles, assis sur les fontaines Wallace, montés sur les lampadaires et les toits, tous endimanchés pour célébrer leur Dieu.

  

2 millions de personnes sur l’ensemble du parcours, d’autres diront 5 millions, du jamais vu pour des funérailles !

Un peu plus d’un siècle plus tard, on verra aussi une foule immense sur les Champs-Elysées, pour accueillir les vainqueurs de la coupe du monde de football… Autre temps, autres mœurs, aujourd’hui les jeux et l’argent ont remplacé la  littérature et la politique.

 

Tout le long du parcours, sur des étals de fortune, des marchands vendent de la nourriture mais aussi des poèmes, des oraisons funèbres et même des médailles à son effigie.

Pendant une heure, des discours sont tenus à l’Arc de triomphe devant une foule énorme, la place de l’étoile est couverte de monde.

A 11h30 précise, le cortège démarre. Le soleil alors apparait timidement, faisant briller les casques et les cuirasses. D’abord on peut voir une dizaine de chars portant les couronnes offertes par les nombreuses délégations, des gerbes, des lyres de fleurs, des compositions imposantes, des arbres en pleine floraison, un festival de couleurs et d’odeurs, le jardin de Babylone en mouvement.

Juste derrière cette fête visuelle et odorante, les officiels, près de 3000, tout en noir, avançant d’un pas lent et grave.

Puis le corbillard, ce corbillard des pauvres, en planches simples, usagées, tiré par 2 chevaux noires fourbus. Et la foule sur le chemin qui lancent des « Vive Victor Hugo »,  « Au citoyen de l’humanité », et encore « Vive la République », on entend aussi le début de certains poèmes, « ce siècle avait 2 ans … ».

Derrière le corbillard, le monde entier défile,  des algériens, des créoles, des italiens, des russes, des indiens… Arrivée à l’Obélisque, des centaines de colombes s’envolent, signes de la paix européennes qu’il souhaitait en constituant les Etats-Unis d’Europe, une idée qui a encore du mal à se mettre en place…

Il y avait aussi un ange qui suivait de près le corbillard, le petit George Hugo, le dernier des descendants masculins, qui marchait seul sur le dernier chemin de son grand-père. Devant les chevaux, les comédiens du Théâtre Français attiraient les regards en déclamant des passages d’Hernani.

A l’entrée du boulevard St Germain, en face du ministère de la guerre, soudain des cris jaillirent de la foule agglomérée, puis un fracas terrible de fer et de bois, le cortège s’arrêta brusquement.

On avait craint un attentat anarchiste, et on pensa aussitôt à une tentative des nihilistes dont les crimes avaient commencé dans toute l’Europe.

Les sergents de ville se précipitèrent, suivis des premiers pompiers pour venir en aide aux blessés, mais la circulation sur les trottoirs étaient difficiles, voire impossible. Certains se mettaient à hurler sans raison, d’autres courraient dans n’importe quelle direction.

Après quelques minutes d’une confusion totale, on comprit ce qui s’était passé réellement : une colonne Morris surchargée de badauds s’était effondrée. Par miracle, il n’y eut que quelques blessés légers. Des accidents de ce type ponctuèrent le parcours, mais compte tenu de cette foule gigantesque, rien de grave ne fut à déplorer.

Sur la devanture de presque tous les magasins du boulevard St-Germain, on voyait la même pancarte qui se déroulait à l’infini : « Fermé à cause de la mort du poète national ».

La foule était si dense que ce torrent humain emportait tout sur son passage ; bancs arrachés, arbustes déracinés, charrettes de chantiers cassées, même les postes de secours furent bousculées et renversées.

Dans le cortège des officiels, on ne voyait que des hommes, mais sur les trottoirs, les femmes étaient sorties en masse. Malgré leurs robes lourdes et encombrantes, elles montaient sur les tables et les bancs, parfois dans des positions indécentes. Un groupe de femmes appelé « le cercle des suffrages des femmes », s’était faufilé dans le défilé officiel. Elles avaient toutes leurs place depuis que Victor Hugo avait dit qu’elles étaient dignes de devenir des citoyennes et que les femmes auraient sans doute le droit de vote avant la fin du siècle… C’était 60 ans avant que ce soit enfin vrai.

 

Le cortège déambula ainsi jusqu’au carrefour de l’Odéon où une délégation du personnel technique des théâtres parisiens brandissait des sortes d’étendards sur lesquels on pouvait lire le nom des héros des pièces de Victor Hugo. Celui qui portait la pancarte déclamait des répliques du personnage, et ainsi, au fur et à mesure que le cercueil avançait, on entendait les passages les plus célèbres du théâtre de Victor Hugo.

A partir de la rue de l’école de Médecine, la foule était si importante dans ce passage étroit que les chevaux durent s’arrêter plusieurs fois.

Devant le jardin du Luxembourg, des groupes compacts avaient envahi le chemin le long des grilles. Jusqu’au Panthéon, les gens s’écrasaient les uns sur les autres depuis des heures, au point qu’on dut évacuer des enfants et des personnes âgées qui risquaient d’être piétinés.

Dans le cortège, les cuirasses brillaient de mille feux sous un grand soleil qui réapparut magistralement tandis que les tambours battaient lugubrement. Les onze chars croulant sous la verdure et ruisselant  de fleurs se répartirent autour de l’entrée du Panthéon.

Alors les fanfares des différents corps se déchainèrent, chacun voulant être le plus fort. Quelques orateurs tentèrent un éloge funèbre sous les instruments tonitruants. C’était un charivari de sons, de cris et d’exclamations. Dans la foule on discutait sur qui prendrait la place à l’académie française, certains disant que personne ne pouvait le remplacer, d’autres suggérant déjà monsieur Zola, et les polémiques prenait bon train, s’envenimait, gonflait, chacun ayant un avis définitif sur chaque question.

On parlait aussi du Président de la République, Monsieur Grévy, qui n’avait même pas daigné faire son apparition. Certains l’approuvait, car ce spectacle populaire, cette apologie du paganisme était un vrai scandale, alors que d’autres justement pensait que c’était le moment de poser enfin les vrais fondements d’une république laïque souhaitée vivement par Victor Hugo, encore en avance sur son temps.

 

Ainsi cette journée extraordinaire, à la fois vivante, symbolique et très émouvante, spectacle grandiose réunissant près de 4 millions de personnes dans une ville qui n’en comptait pas autant et à une époque où les moyens de transports étaient loin d’être les nôtres, fut un évènement inoubliable pour la France qui célébrait son héros littéraire, artistique, intellectuel et politique.

 

Jour monumental et unique,  qui nous réunit encore aujourd’hui, 128 ans après, et qui nous montre combien cet homme a été aimé et admiré, et à quel point son esprit visionnaire est toujours présent.

 

Voici un extrait du discours prononcé lors du Congré de la Paix en aout 1849 :

 

 

Discours prononcé le 21 août 1849 lors du Congrès de la paix.

"Un jour viendra où les armes vous tomberont des mains, à vous aussi ! Un jour viendra où la guerre paraîtra aussi absurde et sera aussi impossible entre Paris et Londres, entre Pétersbourg et Berlin, entre Vienne et Turin, qu'elle serait impossible et qu'elle paraîtrait absurde aujourd'hui entre Rouen et Amiens, entre Boston et Philadelphie. Un jour viendra où vous France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne, absolument comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l'Alsace, toutes nos provinces, se sont fondues dans la France. Un jour viendra où il n'y aura plus d'autres champs de bataille que les marchés s'ouvrant au commerce et les esprits s'ouvrant aux idées. - Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d'un grand sénat souverain qui sera à l'Europe ce que le parlement est à l'Angleterre, ce que la diète est à l'Allemagne, ce que l'Assemblée législative est à la France ! (Applaudissements.) Un jour viendra où l'on montrera un canon dans les musées comme on y montre aujourd'hui un instrument de torture, en s'étonnant que cela ait pu être! (Rires et bravos.) Un jour viendra où l'on verra ces deux groupes immenses, les États-Unis d'Amérique, les États-Unis d'Europe (Applaudissements), placés en face l'un de l'autre, se tendant la main par-dessus les mers, échangeant leurs produits, leur commerce, leur industrie, leurs arts, leurs génies, défrichant le globe, colonisant les déserts, améliorant la création sous le regard du Créateur, et combinant ensemble, pour en tirer le bien-être de tous, ces deux forces infinies, la fraternité des hommes et la puissance de Dieu ! (Longs applaudissements.)

                                                                                                                                      Victor Hugo

 

Je finirai en citant une phrase que certains pourront trouver prétentieuse, voire vaniteuse, mais qui exprime pour moi sa pensée profonde, qui  résume cette volonté indéfectible d’être toujours en avant, dans tous les domaines, sans jamais se laisser influencer par quelque groupe que ce soit :

 

« Les dogmes des Eglises sont des lunettes qui font voir les étoiles à ceux qui ont la vue courte. Moi, j’ai choisi de voir Dieu à l’œil nu ».

 

 

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